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Wednesday 6
7.3.c. Paths Mapping : Travelling, Representing, Mobilizing III (Florence Troin)

› 8:50 - 9:10 (20min)
› salle Ockeghem (écuries)
SOS Météore, géographie d'une fiction en images
Eric Bordessoule  1@  
1 : UMR Territoires  (UCA)
Université Clermont Auvergne
Clermont-Ferrand -  France

A l'égal de la « Marque jaune », l'album « SOS Météore »apparait comme l'un des chefs d'œuvre d'un des plus grands maitres de la bande dessinée, le Belge Edgar P. Jacobs. Peu prolifique, il ne réalisera en une quarantaine d'années que huit albums des aventures de ses deux héros fétiches, le capitaine Blake et le professeur Mortimer, Edgar P. Jacobs débute pourtant, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la réalisation d'une œuvre qui occupe une place toute particulière au sein du 9ème art. En effet, elle s'est imposée comme la référence incontournable d'une forme de classicisme reposant sur l'alliance d'un réel perfectionnisme, d'une indéniable maitrise technique et d'un imposant travail tant dans la préparation que dans la réalisation des albums.

Bien que souvent à la croisée du fantastique et de la science-fiction, l'œuvre de Jacobs s'individualise par le souci du réalisme. Le soin apporté aux détails, à l'exactitude du contexte géographique et historique du récit, l'abondance de la documentation, le recours à de multiples repérages sur le terrain sont autant d'éléments qui apparaissent comme la marque de fabrique d'un auteur pour qui le fantastique et la science-fiction ne peuvent dissociés d'une étroite relation au réel. A ce titre, thriller politico-scientifique sur fonds de guerre froide et d'expérience sur le climat, « SOS Météore » dont la prépublication débute dans le Journal de Tintin en janvier 1958, est emblématique de la méthode Jacobs et d'un réalisme géographique mis au service de la fiction. L'auteur a d'ailleurs noté dans ses mémoires « dans cette histoire, le choix du site était d'une importance primordiale du fait qu'il devait répondre à une série d'impératifs topographiques et stratégiques bien précis ». Délaissant les bouillards de Londres, Edgar P. Jacobs plante le décor de « SOS Météores » en région parisienne. Il a en effet sous-titré l'album « Mortimer à Paris ». L'action débute place de l'Opéra, se poursuit place de la Concorde, gare des Invalides puis gare de Versailles Rive Gauche. Ensuite, cette aventure va avoir essentiellement pour cadre l'ouest parisien au sud de Versailles, en particulier les communes de Jouy en Josas et du Buc. Lieu essentiel du récit, cet espace correspond aux pérégrinations de la visite que rend Mortimer au professeur Labrousse, directeur de la météorologie nationale, résidant à Jouy en Josas et répond aux impératifs d'une situation stratégique à 2 kms du camp militaire de Satory, 4 kms de la base aérienne de Villacoublay, 5 kms du centre atomique de Saclay, 9 kms du SHAPE (supreme headquarters allied powers Europe) dont le centre de commandement est alors situé à Rocquencourt dans les Yvelines.

Cette communication a pour objet d'explorer l'approche quasi-scientifique d'Edgar P. Jacobs pour dresser le décor de cette aventure. En effet, rarement un auteur de bande dessinée n'a été aussi attentif aux détails géographiques et topographiques des lieux où vont évoluer ses personnages. A la manière d'un cinéaste préparant son film, l'auteur a parcouru les lieux mêmes de l'aventure et s'est appuyé sur une abondante documentation iconographique et cartographique. Ainsi, le parcours du professeur Mortimer au sein de ce territoire francilien est précisément balisé par un repérage minutieux et documenté. Comme son héros Mortimer qui refait le trajet pris par son taxi la veille depuis la gare de Jouy en Josas, Jacobs a effectué à pied le trajet des arcades du Buc aux étangs de la Geneste. Un exemplaire de « SOS Météore » à la main, il est ainsi possible de se promener dans la région parisienne et de reconnaitre les nombreux endroits mis en image dans l'album. De la rue des Saussaies dans le 8ème arrondissement parisien à la gare de Massy Palaiseau devenue station de RER B ou à celle de la station de métro Port Royal, en passant par la maison du professeur Labrousse à Jouy en Josas, les arcades du viaduc de Buc, le portail du château de Troussalet (en réalité le château du Haut Buc) ou l'entré monumentale de l'aéroparc Blériot, le lecteur peut retrouver aisément les lieux de cette aventure. Soucieux de la réalité du timing, Jacobs a même chronométré la course poursuite de deux des protagonistes du récit, de Jouy en Josas jusqu'à la station parisienne de Port Royal.

Pour Jacobs, le fantastique et la science-fiction ne peuvent donc fonctionner à plein que s'ils sont fortement ancrés dans le réel. Gage de vraisemblance, la précision géographique constitue un ressort essentiel du récit par la création d'un espace fictionnel enraciné dans le réel. Cet ancrage géographique facilite le passage de l'espace réel à celui de la fiction et l'appropriation de ce dernier par le lecteur. La restitution minutieuse des paysages urbains et ruraux, des monuments dans les cases de la BD, permet à Jacobs d'appréhender ces lieux et de structurer l'espace du récit. D'autre part, ces référents géographiques donnent à l'auteur l'occasion de réunir dans cette banlieue de l'ouest parisien les lieux, au sens d'espaces et de Topoï, de ce type d'aventure (demeure du savant, château dont les souterrains abritent une base secrète, parcs et étangs mystérieux, labyrinthe de chemins et de routes égarant le héros...). Mobilisé par le récit, le cadre géographique de la banlieue ouest devient un élément clé de ce dernier. Par sa banalité même, ce territoire francilien apparait au lecteur tout à la fois familier mais également nimbé d'une aura fantastique et obsédante. Il faut sans doute voir dans cet espace de banlieue, transcendée par sa mise en image, le ressort essentiel de l'ambiance particulière qui se dégage de cet album et l'une des raisons de son succès.

 Depuis 1993, la communauté du Buc exploite sa notoriété auprès des amateurs du 9ème art par l'organisation d'un festival annuel de BD. En 2011, une exposition Jacobs s'est tenue au château du Buc et a donné lieu à l'initiative du service culturel et du service des archives de la ville, à la publication d'un album permettant de confronter les cases réalisées en 57-58 par Jacobs à la réalité actuelle et de retracer l'histoire de ces lieux.


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